Séminaire « Acteurs et actions en santé au travail » – Séance du 4 octobre 2018

Comment et pourquoi les artistes s’emparent de la question de la souffrance et de la santé au travail ?

Cette quatrième séance des séminaires du GIS-Gestes sur « les acteurs et actions en santé au travail », a accueilli Leïla Gaudin , chorégraphe, actrice et fondatrice NO MAN’S LAND et Laurent Quintreau, syndicaliste et écrivain.

Un spectacle sur les conflits intérieurs d’une wonderwoman

Après avoir présenté son parcours et les différents spectacles qu’elle a mis en scène et interprété, Leïla Gaudin a diffusé de courts extraits de son spectacle « cette heure du matin », dans lequel elle incarne une cadre supérieure new-yorkaise qui ne parvient pas à se préparer le matin pour se rendre à son travail. Elle n’arrive pas, notamment, à enfiler ses chaussures à talons-aiguilles. L’idée de ce spectacle est née, entre autres, de l’expérience de travail comme hôtesse d’accueil, mais aussi d’un an et demi passé à New York. Aux Etats-Unis, deux choses l’avait troublées. Tout ‘abord le fait de pouvoir être virée d’un seul coup pour cinq minutes de retard. Ensuite un cadre supérieur aperçu un matin dans la rue cherchant vainement à attraper un taxi et devenant fou de ne pas y parvenir.

Bien qu’hôtesse d’accueil, Leïla Gaudin a aussi été fascinée par l’image renvoyée par les executive women carriéristes qui semblaient faites pour le succès, telles des stakhanovistes du capitalisme. Que pouvait-il bien y avoir derrière cette façade ? D’où l’idée de présenter un bout d’intimité de ces femmes pour questionner le cliché, tout en créant un personnage auquel le spectateur pourrait s’identifier (qui n’a pas connu au moins une fois la difficulté à se motiver le matin pour aller au travail ?) Pour creuser et mettre en scène ce conflit entre contraintes intimes et contraintes sociales, Leïla Gaudin a combiné les informations issues de discussions avec plusieurs femmes actives et ses propres impressions qui ont nourri son imagination.
Leïla Gaudin a rappelé, après Artaud, que les arts vivants étaient pris entre la catharsis dans laquelle le spectateur, par le biais des émotions transmises, s’identifie pleinement avec le personnage, ce qui facilite la transmission par l’auteur d’un contenu moral (comme le soulignait Aristote), et la distanciation dans laquelle une séparation est introduite entre le spectateur et l’émotion, de façon à porter un regard extérieur et plus analytique (à l’instar du théâtre de Brecht). En rejouant différents passages de son spectacle, Leïla Gaudin a montré comment elle avait tenté de faire des allers retours entre identification et distanciation afin d’ouvrir un espace au spectateur pour prendre du recul et développer sa propre réflexion. Le spectacle n’a pas pour but de faire passer un message, mais de favoriser le débat et de permettre de construire des prises de position personnelles ou collectives à partir du ressenti.
Cela permet à la fois une appropriation et une identification qui peuvent être variables en fonction des publics et des lieux de représentation. Dans des salles de spectacle, notamment celles où les spectateurs sont les plus nombreux, les rires dominent généralement. Par contre, dans d’autres circonstances (lieux plus intimes notamment), c’est le silence, l’attention, voire un certain malaise qui peuvent transparaitre. A une occasion, lors de la présentation devant les employés du service contentieux d’une grande banque, ce sont même des pleurs qui ont secoué les spectateurs.

Du fait d’une attirance ancienne (depuis des lectures faites en terminale « économique et sociale ») pour la sociologie et par désir d’encourager le débat à l’issue du spectacle, Leïla Gaudin a demandé à un sociologue ayant écrit sur la souffrance au travail, Marc Loriol, de participer aux discussions qui pouvaient suivre son spectacle. A ce jour, quatre représentations ont été menées selon ce principe ; et qui ont confirmé la diversité des réceptions par le public du spectacle, mais aussi le formatage par le lieu (un centre social, une bibliothèque parisienne, un espace de coworking et de réflexion sur le travail de demain…) des débats.
Marc Loriol remercie Leïla Gaudin pour sa présentation très didactique et éclairante de son spectacle, de sa conception et de sa genèse. Il réagit à une expression utilisée lors de l’exposé à propos du recours à la sociologie qui aurait permis « d’agrandir » l’approche développée dans le spectacle en précisant que lorsqu’il s’est intéressé à la façon dont la littérature contemporaine s’est emparée de la question de la souffrance au travail, puis lorsqu’il a été amené à participer à des débats sur le spectacle « cette heure du matin », il a eu aussi l’impression, de cette façon « d’agrandir » son approche. Tout cela pour dire que chacune des démarches, artistiques ou scientifiques, étaient complémentaires et apportaient un éclairage spécifique. En mettant en gestes, expressions et mouvements le conflit interne qui tiraille son personnage, Leïla Gaudin donne à penser sur des émotions intimes et des questionnements personnels ancrés dans le social, des situations peu explorées par les sciences sociales. Le jeu entre identification et distanciation qui rythme le spectacle fait aussi écho à différentes interrogations développées en sciences sociales, comme les réflexions sur l’engagement et la distanciation dans la démarche de connaissance chez Norbert Elias ou la recherche d’une « bonne distance » dans le travail du care.

Une dystopsie à propos d’une société inégalitaire gouvernée par les algorithmes

Laurent Quintreau , syndicaliste et écrivain est l’auteur de plusieurs ouvrages dont trois au moins traitent du travail. Dans Marge Brute, déroule un conseil de direction est observé du point de vue successif des douze cadres dirigeants qui y participent, tous pris dans un système qui les écrasent ou les terrifient, à l’exception peut-être de celui qui se révolte ou de celui dont la vie se situe en dehors du travail. Avec Le moi au pays du travail, Laurent Quintreau tient la chronique d’un certain nombre de situations rencontrées lors de sa pratique de syndicaliste. Son dernier livre, Ce qui nous guette, peut être décrit comme un récit d’anticipation sociale autour des effets sociaux terribles du développement de techniques médicale permettant d’augmenter les performances cognitives afin de produire des travailleurs plus concurrentiels et efficaces.

Laurent Quintreau rappelle qu’il est parti, pour ce dernier travail, d’expériences biens réelles sur les souris (à qui des chercheurs ont implantés des cellules) pour en imaginer les conséquences futures sur les sociétés humaines et le mode du travail. Ces souris étaient plus performantes dans un certain nombre de tâches, mais étaient-elles plus intelligentes ? Par exemple, lorsqu’elles vivaient avec d’autres souris non modifiées, elles profitaient de leurs capacités pour trouver et accaparer plus de nourriture, mais devenaient de ce fait obèses. Des salariés de ce types seraient plus rapides, plus efficaces, mais pourraient-ils prendre le temps de se poser, de réfléchir sur leur situation ou leurs actes ? Sur le plan social, cela créerait une polarisation croissante entre une masse de « bullshit jobs » et un petit nombre de métiers créatifs à forte valeur ajoutée.

Interrogé sur le rôle de la littérature face à ces évolutions, Laurent Quintreau estime que l’écriture permet de fouiller les psychés humaines pour voir ce qui ne va pas à différents niveaux, des conflits intrapsychiques aux conflits sociaux et politiques. Rappelant le paradoxe du spectateur qui peut être révolté par une scène vue au théâtre, mais pas par la même situation dans la vie réelle, Laurent Quintreau reste prudent sur les capacités de mobilisation de l’art. Toutefois, dans le monde de l’entreprise contemporaine, pour reprendre les catégories de Hirschman, les seules solutions qui semblent disponibles pour les salariés sont l’exit ou la loyaulty, et on a vu dans l’histoire les drames auxquels pouvaient conduire un excès de loyauté. Sans remplacer directement la voice insuffisante, la littérature ouvre toutefois des espaces pour souffler, prendre son temps et finalement favoriser une réflexion personnelle qui peut déboucher sur la prise de parole et la contestation. Il faut créer des espaces de respiration, de retrait, de stabilité… C’est ce que tentent de faire chacun à leur façon le syndicaliste et l’écrivain. Expliquer que l’on a le droit de ne pas être passionné, de vouloir un peu de neutralité entre aimer ou détester son travail, de se forger un espace de liberté… Les possibilités de trouver des lignes de fuite sont toutefois plus ou moins grandes suivant la situation économique et sociale des salariés. La situation est évidemment beaucoup plus bloquée, par exemple, pour une mère célibataire qui élève seule et sans aide ni autres ressources ses enfants.

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