Prix de thèse

Prix de thèse du GIS GESTES 2021

Le Prix de Thèse du GIS GESTES lance sa deuxième édition. Outre la qualité du travail de recherche produit, les critères de valorisation des thèses demeurent les mêmes que l’an passé : 1) le lien thématique de la thèse avec le programme scientifique du GESTES (travail et santé au travail) et 2) le caractère pluridisciplinaire de la thèse.

Les candidatures doivent être envoyées à l’adresse gestes@mshparisnord.fr avant le 1er septembre 2021. Les pièces à produire pour la constitution d’un dossier de candidature valide sont les suivantes :

  • Un résumé de la thèse (entre 15 000 et 20 000 signes espaces compris) mettant en évidence le degré de pluridisciplinarité du travail doctoral. Cette pluridisciplinarité peut concerner l’objet d’étude ou les méthodes. Elle peut prendre une forme institutionnelle (direction de la thèse, membres du jury…). Elle peut également se manifester dans la revue de littérature, organisant un dialogue avec des publications d’autres disciplines.
  • Une copie du rapport de soutenance.

L’intégralité du règlement et ses annexes sont à télécharger ci-dessous:

Première édition du Prix de thèse du GIS GESTES en 2020

La première édition du Prix de Thèse du GIS GESTES avait pour objectif de valoriser des thèses de qualité, dont l’appréciation est fondée sur les critères suivants : 1) le lien thématique de la thèse avec le programme scientifique du GESTES (travail et santé au travail) et 2) le caractère pluridisciplinaire de la thèse.

Portrait des trois lauréates du Prix

Propos recueillis et rédaction des portraits par Cécile Durant, rédactrice indépendante.

Marie Chizallet : « L’agriculteur est un concepteur de la transition agroécologique »

Marie Chizallet est l’une des trois jeunes chercheuses distinguées par le Prix de Thèse du GIS GESTES en 2020. Dans sa recherche en ergonomie, effectuée en co-direction au CNAM et à l’INRA, Marie Chizallet cherche à comprendre le processus de conception d’un système de travail dans un contexte de transition. Elle s’intéresse plus précisément à des agriculteurs qui ont fait le choix de délaisser l’agriculture productiviste pour s’inscrire dans la transition agroécologique. Une recherche-intervention dans laquelle elle a développé une méthode d’accompagnement de ce changement.

Le travail de recherche de Marie Chizallet a commencé au cours de son stage de Master recherche en ergonomie au Conservatoire national des Arts et Métiers. Elle participe alors à un projet de recherche mené à l’Institut national de la recherche agronomique dont l’objectif était de construire une méthode pour accompagner la transition agroécologique. C’est ce qu’elle fera finalement en thèse, en menant une recherche-intervention auprès d’agriculteurs installés en région Auvergne-Rhône-Alpes, en Bourgogne et en Nouvelle-Aquitaine.

La transition agroécologique transforme le rôle de l’agriculteur dans son exploitation

« C’est peu dire qu’il y a une transformation du travail pour les agriculteurs », souligne Marie Chizallet. Choisir des pratiques agricoles plus respectueuses de l’environnement est synonyme pour les exploitants concernés de changer d’outils, d’organisation voire même de types de cultures. La jeune chercheuse cite l’exemple des agriculteurs qui se lancent dans l’agriculture biologique pour illustrer son propos : « Du jour au lendemain, ils ne peuvent plus utiliser de produits phytosanitaires pour désherber. Ils se retrouvent alors beaucoup dans l’essai-erreur, ils testent et apprennent de leurs tests pour définir de nouveaux outils. Un agriculteur qui travaille deux ou trois types de cultures va par exemple être amené à en intégrer progressivement de nouvelles pour réduire le risque de contamination par certaines maladies. »  

Les agriculteurs qui entament une transition agroécologique se sentent parfois un peu seuls. Des accompagnements existent mais ils ont plutôt trait aux questions techniques : quels outils utiliser ? quelles cultures choisir ? etc. Or, si ces changements nécessitent un accompagnement technique, il est également nécessaire de les penser du point de vue de l’organisation et du travail. La transition agroécologique transforme le rôle de l’agriculteur au point de représenter quasiment un changement de métier. C’est là que Marie Chizallet intervient.

Penser la transition agroécologique comme un travail de conception

Pour mener son travail de recherche, Marie Chizallet s’est appuyée sur des travaux en ergonomie, en particulier du modèle dialogique de la conception en s’inspirant notamment des travaux de Pascal Béguin. Elle propose ainsi de considérer la transition agroécologique comme un processus de conception et les agriculteurs comme des concepteurs. En ergonome, la jeune chercheuse a questionné l’expérience des travailleurs pour accompagner les questions liées au travail. Mais elle est allée au-delà, en s’intéressant par exemple à la façon dont on parle du travail dans les sciences agronomiques. Elle a également nourri sa réflexion avec les travaux menés par des historiens sur le temps, afin d’accompagner les agriculteurs dans leur processus de conception.

Sa recherche-intervention a ainsi consisté à accompagner l’élaboration de systèmes de travail par les agriculteurs en transition agroécologique en donnant une place centrale à leur travail. Elle a donc pensé cette transition comme un processus de conception collective de nouveaux systèmes de travail. En effet, en choisissant la voie de l’agroécologie, les agriculteurs sortent du rôle d’utilisateurs de solutions livrées clé-en-main par les acteurs de la recherche et développement. Ils deviennent les concepteurs de leurs propres systèmes de travail.

Sa méthode : la Chronique du changement

Comment la jeune chercheuse a-t-elle accompagné les agriculteurs pour développer leur activité de conception ? Avec une méthode qu’elle a construite puis testée dans différentes exploitations : la Chronique du changement. Fondée sur la parole et la narration, cette méthode donne lieu à des récits de conception, une notion qu’elle a forgée à partir des travaux notamment de Joffrey Beaujouan sur les récits à visée didactique. Cet outil développé par Marie Chizallet a été intégré au projet Transaé, porté par des chercheurs, des agriculteurs et des animateurs de CIVAM (Centres d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural). Avec eux, la jeune chercheuse a repris son outil pour l’adapter aux contraintes des animateurs. Ensemble ils sont allés le tester sur le terrain.

En quoi consiste la Chronique du changement ? Il s’agit pour les agriculteurs en transition agroécologique de « revenir sur leurs situations de travail pour expliciter leurs difficultés ainsi que les outils par exemple qui sont à leur disposition et qu’ils peuvent mobiliser », explique la lauréate. Concrètement, elle mène un atelier avec chacun des exploitants agricoles pour qu’ils nomment leurs difficultés, leurs objectifs et leurs ressources. Cet état des lieux leur permet ensuite de tracer le changement sur une frise qui matérialise leur transition d’un système de travail vers un autre. À partir de ces échanges, il est possible de discuter de situations de travail qui peuvent être problématiques pour les agriculteurs. La Chronique du changement permet de faire la narration de plusieurs péripéties. Il y a un point de départ mais pas forcément de point d’arrivée : « on est vraiment dans la perspective à venir, le fait de se projeter, de concevoir des situations de travail futures », explique-t-elle.

Nommer l’espace entre le virtuel et le réel

Le modèle dialogique de la conception qui a guidé le travail de Marie Chizallet repose sur un cadre de conduite du projet dans lequel on distingue deux pôles : le virtuel (ce vers quoi l’agriculteur veut tendre) et le réel (les situations de travail qu’il expérimente au quotidien). Cet espace qui s’immisce entre le réel et le virtuel, Marie Chizallet le nomme le « concevable ». C’est en cherchant à l’explorer que la jeune chercheuse s’est concentrée sur la notion de temps. En effet, dans son accompagnement des agriculteurs en transition, elle prend en compte le mouvement chronologique du temps qui va du passé vers le futur et son mouvement circulaire qui fait des allers-retours entre passé, présent et futur. Elle montre ainsi comment les intentions d’agriculteurs pour le futur se traduisent dans leurs préoccupations présentes et questionnent leurs situations de travail passées. De la même manière, elle examine comment les situations de travail réel viennent réinterroger les objectifs futurs des agriculteurs.

Sa méthode amène donc les agriculteurs à une certaine réflexivité sur leur travail. Avec un objectif : les rendre plus autonomes dans leur prise de recul sur leurs situations de travail passées et présentes, pour pouvoir penser des situations de travail futures. Pour cela, elle a développé un autre outil : le dé-mêli-mêlo du changement. Si elle n’est pas revenue sur cet outil dans sa thèse, il fait partie des données collectées pendant son doctorat dont elle souhaite poursuivre l’analyse prochainement.

Après sa thèse, Marie Chizallet a passé huit mois à l’Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité au travail à Montréal. Elle a pris part à un projet qui visait à comprendre l’utilisation de vêtements de protection par des agriculteurs impliqués dans une démarche de réduction des pesticides, et à tester leur efficacité. Depuis septembre 2020, elle est maître de conférences en ergonomie à l’Université de Paris. 


Cyrine Gardes : « Le low cost se différencie par son intensité »

Cyrine Gardes fait partie des trois lauréates distinguées par le Prix de Thèse du GIS GESTES en 2020. Son travail de recherche s’inscrit dans les sujets scrutés attentivement par la sociologie : les phénomènes de réduction des coûts du travail et leurs impacts sur les travailleurs. Une thèse résolument ancrée dans l’actualité et qui défriche un sujet émergent avec les outils de la sociologie du travail. 

« Quand j’ai commencé ma thèse, en 2014, il n’y avait pas, à ma connaissance, de travaux en sociologie sur le low cost », souligne Cyrine Gardes. À l’époque, le discours dominant sur le low cost est monopolisé par des recherches en sciences économiques ou en sciences de gestion. Ces travaux dressent un portrait tout à fait juste du low cost : prix bas obtenus par la pratique de faibles marges, gammes restreintes, service réduit en magasin, publicité minimale, lieux de ventes austères. Mais les mentions sur les conditions de travail restent anecdotiques : « Dans ce tableau général de la réduction des coûts dans ces entreprises, j’avais l’impression que le travail aussi faisait l’objet d’une réduction des coûts et que les caractéristiques de l’entreprise avaient un effet sur le travail. » D’où l’émergence d’une interrogation qui guidera son travail de thèse : comment le low cost transforme-t-il le travail ?

« Mon travail s’intègre dans ce que fait la sociologie du travail actuellement »

La sociologie du travail s’empare peu à peu de ces questions : « La sociologie commence à s’y intéresser, et à raison. En cours de thèse, parmi mes publications, j’ai eu l’occasion de participer en 2018 à un numéro de La Nouvelle Revue du travail consacré au low cost. » Ce qui montre l’intérêt de cet objet, aux côtés d’autres comme la sous-traitance ou l’ubérisation. « Pour moi, il y a une espèce de convergence entre tous ces modèles autour de la compression du coût du travail. Nous travaillons sur des tendances de fond qui sont très similaires, même si la manifestation est singulière », précise Cyrine Gardes. Le low cost constitue un terrain d’observation privilégié de ces nouvelles manifestations sociales du capitalisme néo-libéral. « Parce que, dans le low cost, on a un précipité de tout ce qu’on peut faire pour réduire le coût du travail ».

Pour réaliser son travail de recherche, Cyrine Gardes pratique, comme de nombreux sociologues, une sociologie d’inspiration ethnographique. Elle a enquêté avec le statut d’étudiante en stage, dans une enseigne low cost pendant plusieurs mois. Une immersion totale pour s’imprégner des conditions de travail et du groupe social concerné par l’étude.

« Il est faux de penser que, dans des contextes de travail dégradés, les relations sociales sont forcément dégradées »

L’un des défis de sa thèse a consisté à cartographier la complexité des relations sociales dans le magasin étudié. Très vite, elle a senti un clivage par le genre : « ce clivage m’est apparu en premier parce que les vendeuses étaient ultra minoritaires et aussi parce que j’étais une femme. Tout au long de mon travail de terrain, cela m’a été rappelé. » Mais ce clivage est traversé par d’autres divisions fondées sur l’ancienneté, le statut d’emploi et la stabilité, etc. Les femmes n’étaient pas toujours en situation de faiblesse. Par exemple, elles avaient souvent beaucoup d’ancienneté, ce qui leur donnait un poids par rapport aux intérimaires hommes : elles leur expliquaient comment travailler, elles leurs payaient le café… Pour appréhender ces relations sociales dans leur complexité, la jeune chercheuse s’est appuyée sur les approches intersectionnelles. Ce qui lui a permis, par exemple, d’articuler des schémas de domination par le genre ou par la classe sociale.

Cyrine Gardes décrit les clivages qui traversent les groupes qu’elle a étudiés. Elle souligne toutefois que les groupes étaient toujours imbriqués les uns dans les autres. Le groupe de travail parvenait aussi à transcender ces divisions dans les situations qui lui exigeaient de « faire front ». Faire front d’abord face à la dureté du travail par l’entraide, en luttant contre la solitude imposée. Faire front aussi face au chef : « la fédération du groupe face au chef a été pour moi le premier signal qu’il existait un collectif de travail », souligne la jeune chercheuse. « Il y avait un « nous » dans le métier. J’avance que c’est un « nous » de classe sociale qui s’oppose aux prescriptions managériales. » Il s’agissait enfin de faire front face aux clients et d’affirmer collectivement une professionnalité, cette expertise dont se revendiquent les vendeuses et les vendeurs sans qu’elle soit reconnue comme qualification par l’entreprise.

Observer les différentes pratiques de résistance

De nombreuses formes de conflictualité s’expriment dans l’univers du low cost. « Je n’ai pas observé de conflits très ouverts, organisés, institués. Le low cost, c’est un désert syndical, mes statistiques le démontrent. » Néanmoins, des formes d’opposition variées sont adoptées par les vendeuses et les vendeurs. En premier lieu, les esquives et les dérobades (James C. Scott) qui consistent à jouer la déférence face au chef puis, par exemple, continuer à travailler selon ses propres critères de priorité. Dans d’autres situations, les salariés remettaient en cause la polyvalence imposée. « Il y a aussi toute la richesse du texte caché, avec une critique permanente de leur hiérarchie sans que ce soit fait ouvertement », signale la jeune chercheuse.

« Ces pratiques sont assez éloignées de ce qu’on se représente classiquement comme une mobilisation, par exemple la grève ou la manifestation. Mais pour des salariés qui sont continuellement contraints dans le travail, c’est déjà très fort d’arriver à instaurer un micro rapport de force. Je pense que cette conflictualité peut être le terreau d’une conflictualité plus ouverte », détaille Cyrine Gardes.

Comment les salariés gèrent-ils les situations d’intensification du travail ?

Le low cost se caractérise par un enchevêtrement de la contrainte marchande et de la contrainte industrielle : les opérations de manutention s’effectuent toute la journée, il y a énormément de clients et tout cela doit être géré en simultané. À la clé, une intensification du travail dont les salariés doivent gérer les effets.

Dans certains cas, cette intensification crée des situations de débordement. Ce sont les moments où l’effervescence est à la fois physique et mentale : « Par exemple, je pense à un vendeur en train de faire de la manutention, entouré de 4 clients qui lui posent des questions, et qui en même temps voit un chef lui faire signe de venir. Ce vendeur me raconte qu’il pète un plomb et qu’il part dans la salle de pause pour s’isoler parce que c’était trop. »

Les salariés procèdent aussi à des ajustements. Certains vont traiter l’interaction de service de manière usinière, en prenant les clients à la chaîne. Ils reconstruisent parfois de façon informelle une forme de division du travail selon leur appétence pour certaines tâches. Les plus anciens et les femmes valorisent l’interaction de service, que les premiers investissent comme la partie noble de leur travail et les secondes comme une façon de se légitimer dans leur expertise technique. Les hommes jeunes intérimaires qui ont connu essentiellement des expériences de travail dans les mondes ouvriers investissent plutôt la manutention. Une stratégie d’évitement du contact avec la clientèle, vécu comme anxiogène. Ces groupes « tirent la division du travail vers ce qu’ils préfèrent mais sans réussir à faire exclusivement ce qu’ils préfèrent », relève la chercheuse. 

Et après ?

À la suite de sa thèse, Cyrine Gardes souhaite prolonger son travail de recherche dans deux directions. « J’aimerais monter d’un cran et aller à la source de ces politiques : comment est-ce que le travail en vient à devenir un coût pour les entreprises ? Comment cette question est-elle devenue si centrale dans le champ politique et médiatique ? », explique-t-elle. Elle souhaiterait par ailleurs poursuivre ses recherches sur les collectifs de travail dans les environnements de travail dégradés : « Je pense qu’une partie de la sociologie du travail a longtemps suggéré que les salariés des classes populaires, brutalisés de toutes parts, n’étaient pas en position de se mobiliser. Le mouvement des Gilets jaunes montre l’inverse, je pense qu’il se passe quelque chose, une contestation de fond du néo-libéralisme qui emprunte des chemins tout à fait différents de ce que l’on connaît. » À suivre, donc.

Actuellement, Cyrine Gardes réalise une recherche post-doctorale pour le compte de la Croix-Rouge. Son objet : les effets de la gestion de la crise sanitaire, en particulier pour les personnes des classes populaires. Une recherche qualitative qui intègre une perspective de genre.


Léna Masson : « Une thèse terrain qui a un regard très politique »

Léna Masson est l’une des trois lauréates du Prix de Thèse du GIS GESTES. Dans sa recherche, elle s’interroge sur la façon dont le néo-libéralisme façonne les activités des professionnels sur le terrain. Avec ce travail, Léna Masson livre une thèse orientée terrain, qui met en lumière les effets du changement des systèmes de gestion sur les pratiques professionnelles. Mais aussi une thèse qui a un regard très politique en cela qu’elle donne à voir les implications concrètes du système socio-économique sur le travail.

Si Léna Masson a effectué sa thèse dans le cadre d’un contrat CIFRE chez EDF, elle est arrivée dans l’entreprise dans le cadre de son stage de Master. Elle a alors pour mission de réaliser le bilan annuel de l’accord RSE du groupe. Un article de l’accord retient son attention : celui qui concerne les relations d’EDF à ses sous-traitants. « Je m’intéressais déjà à la façon dont on pouvait contribuer à protéger et développer le droit des travailleurs sous-traitants », précise-t-elle. Léna Masson centre son mémoire de fin d’études sur cet article. Elle a par la suite l’opportunité de rencontrer une équipe de la direction R&D de l’entreprise qui travaille sur les relations inter-organisationnelles entre la branche nucléaire d’EDF et ses sous-traitants, avec des problématiques de compétences et d’engagement. Ensemble, ils conçoivent un sujet de thèse. Et voilà Léna Masson lancée dans l’aventure de la recherche.

De la recherche de performance aux effets du système de gestion sur le travail

Une première problématique est définie avec cette équipe R&D. Elle répond à une préoccupation de l’entreprise : la nécessité d’améliorer la performance des opérations de maintenance des centrales nucléaires qui sont assurées par des sous-traitants. L’entreprise accuse en effet des retards pouvant se traduire par des coûts importants. D’où la première piste de recherche : comment rendre les collectifs de travail (EDF et sous-traitants) plus impliqués, plus compétents, plus efficaces ? Une problématique assez classique dans le cadre d’une thèse en sciences de gestion… Celle-ci va vite évoluer.

En effet, Léna Masson a commencé par se centrer sur le niveau micro, en s’intéressant aux professionnels de maintenance sur le terrain. Elle rencontre les différents acteurs et observe les situations de travail. Un premier constat émerge : le système de gestion produit des effets sur les comportements et les relations de travail. La jeune chercheuse commence à articuler les différents niveaux : le terrain des centrales nucléaires (niveau micro), les directions nationales qui conçoivent et font évoluer les systèmes de gestion (niveau méso) et l’environnement socio-économique qui contribue à orienter ces évolutions (niveau macro). Elle axe sa réflexion sur les raisons et les effets de l’évolution des modes de gestion intra et inter-organisationnels sur le travail dans les centrales nucléaires.

Si le travail est parfois laissé de côté par les sciences de gestion au profit de l’étude des dispositifs, Léna Masson, elle, le met au cœur de sa recherche. Elle met en lumière la façon dont le mode de gestion affecte les pratiques de travail et, par ricochet, la performance des arrêts pour maintenance. Elle montre aussi les effets du mode de gestion sur les relations inter-personnelles dans les interactions intra et inter-organisationnelles. Elle souligne enfin l’intérêt d’espaces de discussion pouvant permettre d’atténuer les tensions engendrées par ces évolutions sur le terrain, et mener vers l’idéal d’une co-régulation intégrant les différents acteurs du réseau de sous-traitance.

De l’industrie à la grande distribution

À l’heure actuelle, Léna Masson prend part à un projet de recherche mené dans le cadre de la chaire industrielle TREND(S), qui a pour vocation d’accompagner les distributeurs dans les transformations en cours en matière de retail. Un sujet d’actualité puisque l’épidémie de Covid-19 et le confinement ont accéléré la transformation digitale du secteur. Avec Anne Dietrich, elle explore cette question du point de vue de la gestion des ressources humaines et des transformations organisationnelles. « En général, les distributeurs se posent la question du type d’organisation à mettre en place pour répondre au mieux au besoin du client. En miroir, nous nous demandons comment évoluent le rôle, le travail et la figure du vendeur. Aujourd’hui, les entreprises repensent les façons de vendre mais pas le vendeur », explique-t-elle. Il s’agit donc de s’interroger sur la place du vendeur dans les canaux de distribution de demain, du travail qui va lui être demandé et des compétences dont il aura besoin. Dans ce projet comme dans sa thèse, Léna Masson s’intéresse à l’articulation des différents niveaux de l’entreprise et, en particulier, à la façon dont les orientations décidées par le siège peuvent produire des effets sur les acteurs terrain.

Un projet à venir sur le système de santé

L’épidémie de Covid-19 a donné lieu à de nombreuses initiatives et expériences sur le terrain. « Les pratiques de travail se sont adaptées au contexte de crise alors qu’elles sont en temps normal extrêmement normées pour des raisons de sécurité », souligne Léna Masson. Ces initiatives qui ont permis de soutenir le système de santé sont au cœur de ce nouveau projet de recherche. Porté par des chercheurs de l’université de Lille et de l’université de Paris-Est Créteil, il fait partie des projets candidats à l’appel à projets régional de l’ANR : « Résilience Hauts-de-France ». Avec trois objectifs :

  • Identifier et caractériser les initiatives et expériences venues du terrain pendant la crise sanitaire
  • Comprendre comment elles émergent et comment elles contribuent à la résilience du système de santé
  • Comment les pérenniser, soit en conservant leur forme initiale, soit en les aménageant dans le respect des cadres réglementaires

Une fois encore, un travail résolument orienté vers le terrain.

Depuis janvier 2021, Léna Masson est Maître de Conférences en sciences de gestion à l’université de Lille, où elle enseigne depuis 2019.


Règlement et modalités du Prix de thèse 2020

Toutes les thèses candidates étaient issues d’un établissement membre du GIS GESTES et soutenues pendant l’année civile qui précède l’année d’attribution du Prix. Remarque : en raison du report exceptionnel de la date limite de dépôt des candidatures, une thèse soutenue en janvier 2020 a été jugée éligible au Prix.

Deux pièces ont été évaluées: le rapport de soutenance et un texte inédit produit par la candidate ou le candidat d’une longueur de 15 000-20 000 signes pour présenter le caractère pluridisciplinaire de son travail doctoral.
La récompense consiste en un soutien de 1500 euros qui peut prendre la forme d’une aide à la publication ou à la traduction (modalités de soutien non exhaustives).

 Le jury était constitué de 16 membres (7 femmes et 9 hommes) experts des disciplines représentées au sein du GIS GESTES :

  • Willy Buchmann, ergonomie, Conservatoire national des arts et métiers
  • Olivier Cousin, sociologie, Université de Bordeaux
  • Nathalie Dumouchel-Jeannerod, gestion, Université Gustave Eiffel
  • Claire Edey Gamassou, gestion, Université Paris Est Créteil
  • Éric Hamraoui, philosophie, Conservatoire national des arts et métiers
  • Nicolas Hatzfeld, histoire, Université d’Evry (émérite)
  • Loïc Lerouge, droit, Université de Bordeaux
  • Marc Loriol, sociologie, Université Paris 1
  • Emmanuelle Mazuyer, droit, Université de Lyon 2
  • Arnaud Mias, sociologie, Université Paris Dauphine
  • Muriel Prévot-Carpentier, philosophie, Université Paris 8
  • Philippe Sarnin, psychologie, Université de Lyon 2
  • Camille Signoretto, économie, Université d’Aix-Marseille
  • Nadine Thevenot, économie, Université Paris 1
  • Cathy Toupin, ergonomie, Université Paris 8
  • Vincent Viet, histoire, Ministère des Affaires sociales

Lors de la réunion de délibération, 13 membres du jury étaient présents, et trois étaient excusés (Olivier Cousin, Emmanuelle Mazuyer et Marc Loriol).

Chaque dossier a été préalablement examiné par tous les membres du jury. Les dossiers ont été évalués collectivement un par un lors de la réunion de délibération.

Le jury a décidé d’attribuer cette année trois prix de thèse. Les trois thèses lauréates manifestent de grandes qualités et s’appuient sur un travail doctoral pluridisciplinaire qui a, dans chacun des cas, pris des voies différentes :

– La thèse de Marie Chizallet, intitulée « Comprendre le processus de conception d’un système de travail dans l’indivisibilité du temps », fait dialoguer deux disciplines assez éloignées, l’ergonomie et l’agronomie, de façon extrêmement convaincante et innovante. Elle articule la question de la transformation du travail à la transition agroécologique. Ce travail de recherche n’est pas seulement théorique, il est aussi un travail d’accompagnement, qui s’appuie sur une littérature résolument pluridisciplinaire. Par ailleurs, le jury de thèse est lui-même pluridisciplinaire. Le rapport de soutenance fait bien ressortir les apports à chacune des deux disciplines mobilisées. En s’appuyant sur les récits de conception pour conduire son analyse, la candidate choisit une méthode originale et audacieuse qui laisse ouvert le champ de réflexion pour la poursuite de la recherche dans cette direction.

– La thèse de Cyrine Gardes, intitulée « Le salariat à bas coût. le travail dans une enseigne low cost de bricolage » l’angle d’étude est très original, puisque l’enseigne low cost est analysée non pas du point de vue du client mais des travailleurs eux-mêmes. L’approche intersectionnelle est également un risque intéressant pris par la candidate dans son travail. Le jury du GESTES relève le décloisonnement disciplinaire au sein de la sociologie à l’œuvre dans ce travail de recherche. En outre, la candidate a fait appel à des méthodes et matériaux peu exploités en sociologie, en particulier en menant une enquête financière de l’organisation étudiée.

– La thèse de Léna Masson, intitulée «Le mode de gestion d’une industrie à risques, ses évolutions et ses effets. Le cas de la maintenance sous-traitée des centres nucléaires de production d’électricité d’EDF », propose une contribution de grande qualité aux théories des organisations, avec un questionnement sur le risque, et implicitement sur la santé au travail, ce qui est bien une thématique au cœur des préoccupations du GESTES. Le jury insiste sur la finesse d’analyse de cette thèse CIFRE, qui doit à la fois apporter des préconisations tout en bâtissant une analyse réaliste du sujet. La démarche de recherche de la candidate mérite d’être saluée à ce titre. La thèse montre avec justesse le paradoxe entre l’intensité et l’invisibilité du travail des professionnels dans le cas étudié.