« Écrire le travail, écrire les métiers » 2020-2021

«Écrivons le travail !» : en 2021, toujours et de nouveau !

par Claire Edey Gamassou, membre du conseil d’orientation et ancienne membre du  bureau du GIS Gestes, présidente de l’association « Ecrire le travail« .

Inviter des jeunes à réfléchir et créer sur et autour du travail, voilà le projet que Gestes a proposé en 2015 à l’académie de Versailles. L’association Écrire le travail, créée suite à la première édition du prix, permet de mobiliser chaque année une quinzaine de chercheurs et chercheuses désireux d’accompagner cette entrée en écriture, au-delà des établissements membres du GIS Gestes.

Par les échanges avec les équipes pédagogiques et nos interventions dans les classes, nous souhaitons rendre accessibles des disciplines des sciences du travail – droit, économie, histoire, psychologie, sociologie… sociales ou du travail, mais aussi ergonomie, gestion, philosophie – : ni cours magistraux, ni ateliers d’écriture, nous proposons, à partir de nos travaux, de nos parcours, de notre subjectivité, d’amener le regard des élèves là où il ne s’est pas encore posé. En retour, les créations originales que nous recevons nous procurent des moments d’émotions et d’étonnements qui viennent nourrir nos réflexions… et changer nos points de vue.

Grâce à la mobilisation des inspecteurs et inspectrices – Olivier Combault et Corinne Leenhardt de 2015 à 2018, Bruno Girard et Valérie Legallicier en 2020-2021-ce sont près d’une vingtaine d’établissements qui se sont inscrits à chaque édition. En 2020-2021, six collègues chercheurs et chercheuses volontaires ont été contacté.es (certain.es plusieurs fois) et vingt-six productions ont été déposées par les établissements inscrits. Le GIS Gestes a fourni des exemplaires de l’ouvrage collectif construit autour de textes des deux premières éditions du Prix (« Écrivons le travail ! Lycéens et chercheurs : écritures croisées sur le travail », éditions Octarès, 2018), à l’attention des équipes pédagogiques de tous les établissements participants. Le numéro du mois de juin 2021 de la revue de l’éducation artistique et culturelle comprend un dossier sur le Prix,  devenu programme pour la DAAC de l’académie de Versailles, « Ecrire le travail, écrire les métiers » (voir pages 3-4 et 20 à 33).

Au cours des délibérations du jury composé de chercheurs et chercheuses de l’association Ecrire le travail et du bureau du GIS Gestes, une création s’est particulièrement distinguée :  « La culotte de Kasydée », déposée par le lycée professionnel Ferdinand Buisson d’Ermont. Les élèves de Terminale CAP Couture Vêtement Flou ont reçu des chèques-lire qu’elles ont rapidement et joyeusement dépensés en librairie, accompagnées de leur enseignante, Madame Hayette Zouaoui.

Dans la continuité de l’ouvrage collectif publié en 2018 (« Ecrivons le travail ! Lycéens et chercheurs : écritures croisées sur le travail, éditions Octarès), nous avons souhaité valoriser cette nouvelle – fantastique, impertinente, drôle et nourrie de références fort à propos-,  ainsi que sept autres productions identifiées par le jury, par leurs publications en ligne accompagnées d’une note rédigée par un chercheur ou une chercheuse du GIS Gestes ou de l’association Ecrire le travail.  Par ces notes, nous souhaitons témoigner de la richesse des enseignements que nous tirons des expressions singulières de ces jeunes auteurs et autrices. Ecouter ces citoyens et travailleurs en formation s’exprimer sur leurs attentes comme leurs craintes, leurs échecs comme leurs accomplissements est à la fois nécessaire et précieux. Attachés au dialogue sciences-société, nous nous réjouissons de contribuer à faire connaître et reconnaître leurs pensées, leur créativité, leurs talents, de pouvoir valoriser les plus productions les plus abouties, et en récompenser les auteurs et autrices. Nous espérons ainsi encourager chacune et chacun à oser, à sa façon, dire le travail.

Vous trouverez ci-après la liste des huit productions sélectionnées et les notes. Une exposition présentant conjointement les créations et les notes des chercheurs et chercheuses sera créée en septembre prochain sur l’espace du GIS Gestes de la plateforme du TGIR Huma-Num.

La culotte de Kasydee, Lycée Professionnel Ferdinand Buisson (Ermont).

A paraître : note de Maëlezig Bigi

Les douze travaux des femmes, Collège Les Plaisances (Mantes la Ville).

Note de Arnaud Mias

L’émancipation des femmes en héritages

1869, 1903, 1927, 1967. Quatre lettres. Quatre filles écrivant à leur mère. Un siècle de transformations du monde du travail. Quatre générations de femmes actives.

Les élèves de la 3ème Prépa-Métiers du collège Les Plaisances ont opté pour un style épistolaire pour dire comment les femmes ont toujours travaillé. Les lettres sont émaillées de photos et d’extraits de documents travaillés en cours.

Les autrices de ces lettres sont à chaque fois de jeunes femmes célibataires, qui racontent leur découverte d’un monde du travail que leur mère ne connaissait pas. Fille de paysans, la première est tisseuse dans l’industrie textile. Sa fille occupe un emploi domestique. Sa petite-fille est danseuse au Moulin-Rouge. Son arrière-petite-fille obtient un diplôme d’ingénieure en informatique.

Quatre figures de la mobilité sociale des femmes, leurs destins professionnels prennent place dans une trajectoire collective, familiale au premier chef, mais qui laisse aussi apparaître l’évolution plus générale de la condition féminine au travail, comme l’introduction et la conclusion le soulignent.

Si ces femmes décrivent leur expérience du travail, leurs lettres disent aussi comment elles reçoivent en héritage la figure de la femme active : « Je me doute que tout ça doit te faire sourire, toi qui as passé tant d’années comme tisseuse, toi qui as tant souffert à l’usine » dit Madeleine à sa mère ; « Toi tu devais vivre chez les riches pour gagner ta vie, moi, ils viennent me voir pour que je gagne la mienne » lui écrit plus tard Marie ; « Tu as réussi à te sortir de la misère de laquelle ta mère et ta grand-mère étaient prisonnières » lui répond sa fille, quarante ans après.

Ces mobilités professionnelles sont aussi des déplacements, marquant un éloignement progressif de la Normandie d’origine : du pays d’Auge à la périphérie d’Alençon, puis Mantes-la-Jolie, Clichy et enfin Paris. Les conditions de logement de ces jeunes femmes actives évoluent aussi. La « petite chambre » est habitée différemment : partagée à cinq près de l’usine, puis au grenier de son employeur, et ensuite partagée avec une amie, on la devine devenue chambre d’étudiante pour la dernière.

La façon d’écrire le travail évolue aussi d’une lettre à l’autre, d’une génération à l’autre. Le travail de la femme paysanne est presque indicible, parce qu’invisibilisé, confondu avec le rôle de la mère et de l’épouse d’agriculteur. C’est ainsi Marguerite qui dit subrepticement le travail de sa mère, restée silencieuse, lui demandant des nouvelles de la récolte, juste après avoir demandé des nouvelles de ses frères et de ses parents. Marguerite est d’ailleurs celle qui en dit le plus sur ses propres conditions de travail : la journée de 12 heures de travail, les mains qui « font souffrir », la répétitivité des gestes, le rythme de travail dicté par la machine, la surveillance constante du contre-maître. Madeleine dit quant à elle la rudesse de la relation à ses « maîtres » et l’âpreté des rapports sociaux de classe : le bourgeois qui « se plaint tous les jours de mon service », les enfants « arrogants avec moi, même grossiers ». Si Marie trouve « très fatigant » de travailler la nuit, sa lettre, et la réponse de sa mère, disent aussi l’excitation de la vie parisienne au temps des « années folles ». La dernière lettre ne dit quant à elle plus rien du travail, ou seulement la facilité d’accès à l’emploi une fois le diplôme obtenu.

Cette dernière lettre a d’ailleurs un statut à part. Le fait qu’on ne connaisse pas le prénom de son autrice signale un positionnement singulier. Si les trois premières lettres s’inscrivent dans un dialogue fille-mère, la quatrième lettre, bien qu’adressée à sa mère, prend un tour résolument collectif, dans un dialogue filles-mères pourrait-on dire. Pionnière dans le monde très masculin des ingénieurs en informatique, son autrice dit à la fois ce qu’elle reçoit de sa mère (« En entrant au Moulin-Rouge, tu as pris des risques et tu as réussi à faire une carrière artistique, travailler dans le cinéma. Tu as élevé tes enfants en les encourageant à faire des études, tu nous as donné confiance en nous ») et ce qu’elle reçoit de toutes les générations de femmes actives : « Cette fois ça y est, le monde a vraiment changé pour les femmes. Soyons fières de nous ! Mais ne nous relâchons pas, il nous reste plein de choses à faire, de droits à acquérir. » C’est l’émancipation des femmes par les études et par l’activité professionnelle qui est ainsi reçu en héritage.

Le féminisme qui s’affirme dans cette dernière lettre rompt avec l’inquiétude de Madeleine pour la vie nocturne et festive de sa fille, et l’attente du mariage imposé à Marguerite (« Vois-tu les Dubœuf ? Voulez-vous toujours me marier au Gustave ? »). Mais il fait aussi retour sur la trajectoire familiale, s’octroyant le droit de donner sens, par l’écriture, à un siècle d’activité professionnelle des femmes.

Mon mètre en main, je mesure le chemin à parcourir pour être à la hauteur de mon maître, Lycée Professionnel Viollet-le-Duc (Villiers Saint Frédéric).

Note de Gaëtan Bourmaud

Sur le chemin du développement

Véritable installation artistique, le travail réalisé par les élèves de CAP du Lycée Polyvalent Viollet-Le-Duc de Villiers Saint-Frédéric est une œuvre complète, multiforme.

Nécessitant la participation du spectateur-lecteur, la phrase « Mon mètre en main, je mesure le chemin à parcourir pour être à la hauteur de mon maître » ne peut se lire dans son entièreté que depuis un seul point de vue, un cadre unique : celui de la lampe du rétroprojecteur utilisé initialement pour la projection de ces mots sur les murs de l’atelier, lumineux pochoir. Ah, pardon… mais dévoiler les secrets de fabrication constitue une occasion formidable de donner à voir le travail en train de se faire, de montrer la coexistence des deux faces de l’activité, productive et développementale à la fois, et ici souligner plus encore la créativité des auteurs. S’observant de loin, il est difficile d’en isoler les jeux de perspectives et profondeurs, des jeux de mots – dont l’homophonie subtile et puissante, reliant l’instrument « mètre » au professionnel-professeur « maître » –, voire de son esthétisme. A y regarder de plus près, la réalisation est nette : précision des lettres et de leur ombrée rouge, ou fond bleu-ciel finement délimité, en attestent. Peinte à même les murs de l’atelier, pages blanches de ce travail d’écriture, cette œuvre en situation, recouverte depuis, est le fruit de plusieurs mois d’un travail mené collectivement et d’une articulation entre plusieurs disciplines, exercice habituellement difficile à saisir pour les élèves : « du français à l’atelier », comme le précise Emmanuelle Sapin, leur professeur de français et d’histoire de l’art.

Alors une question se pose : quand on s’intéresse au développement des personnes – le développement de ressources telles les compétences de ces élèves par exemple – peut-on véritablement mesurer le chemin à parcourir ? Probablement pas ; même avec un mètre, instrument pivot parmi tous, le mètre du monde pour Denis Guedj. Pour l’observer, il s’agit au contraire d’affirmer le principe inverse, a priori aberrant certes, de « deux poids deux mesures » : le développement des personnes renvoie à une activité constructive éminemment singulière, présentant un fort caractère de potentialité. Ce n’est pas un long fleuve tranquille en d’autres termes ! L’appel au hors-champ est indispensable pour contempler le développement : il faut examiner les ressources de chacune et chacun, par zoom et dé-zoom, et leurs circulations dans le temps et dans l’espace. Ainsi, le couloir de l’atelier fait apparaître une symbolique forte : il est métaphore pour penser le chemin qui relie le déjà parcouru de ces élèves à un horizon souhaité plus ou moins lointain ; ce qu’Anne Bationo-Tillon et Pierre Rabardel nomment le chemin de développement.

L’œuvre éphémère de ces élèves aura révélé à tous – et peut-être à eux d’abord ! – tout autant leur ambition que leurs capacités à s’élever au niveau du maître.

Références

  • Bationo-Tillon, A., & Rabardel, P. (2015). L’approche instrumentale : conceptualiser et concevoir pour le développement. Dans Françoise Decortis (éd.). L’ergonomie orientée enfants. Concevoir pour le développement (pp. 109-145). Paris : Presse Universitaire de France.
  • Guedj, D. (2000). Le mètre du monde. Paris : Éditions du Seuil.

Vente capitale, Lycée Professionnel Marguerite Yourcenar (Morangis).

A paraître : note de Claire Vives

Harcèlement au travail, Lycée Professionnel Jean-Jacques Rousseau (Sarcelles).

A paraître : note de Muriel Prévot-Carpentier

Le syndrome de Stendhal, ils sont les yeux du musée du Louvre, Lycée Professionnel Nadar (Draveil).

 Note de Jérôme Pélisse

L’œuvre intitulée Le syndrome de Stendhal que nous présente Askin Nur-Ozmen, outre ses grandes qualités graphiques, ouvre plusieurs réflexions quant aux représentations du travail qu’on peut y déceler. D’abord par le titre, qui peut renvoyer à des références littéraires pour les plus connaisseurs en culture littéraire classique, et pousser les autres à se renseigner sur ce syndrome, identifié par une psychanalyste italienne pour décrire les chocs émotionnels de touristes à Florence et baptisé en référence à une description de Stendhal, profondément troublé par une œuvre d’art lors d’une visite dans cette ville en 1817. La mise en abyme que propose Askin Nur-Ozmen quant au choc que pourrait représenter sa propre œuvre marque d’une subtilité certaine la description prosaïque du travail d’agents de surveillance du Louvre, qui sont « les yeux du musée » comme le précise le sous-titre de ce haïku graphique. Car la vigilance que requiert ce travail de surveillance n’est pas tournée que vers la protection des œuvres mais aussi vers le secours des visiteurs qui peuvent faire des malaises, être pris de troubles devant les œuvres d’art ou lors d’interactions avec d’autres visiteurs. La société de surveillance qui s’annonce et se développe de plus en plus et qui s’incarne ici par les caméras et « des yeux à toutes épreuves », nous signale l’auteur, peut aussi être une société de secours, d’aide et d’accompagnement de ce qui marque notre humanité (le fait de pouvoir défaillir et pas seulement de nous comporter en visiteur conforme ou potentiellement menaçant). Ce rappel d’une ambivalence fondamentale est celui du fait que les significations du travail ne sont jamais univoques et totalement prescrites, que l’agent de surveillance est aussi, ici, un agent d’accueil, sinon de secours. Ou encore que la vigilance, à l’image des lanceurs d’alerte (acteur identifié, théorisée et juridiquement reconnu à partir de travaux sociologiques) peut infléchir et travestir la fonction de surveillance. L’auteur nous montre ici que le travail « événementiel » composé d’activités de surveillance qui sont loin de l’inactivité (le zoomage et le dézoomage, l’interprétation des signes identifiés sur le visage du visiteur, la précipitation de l’agent) est le cœur de certaines activités de travail. Mieux, qu’elle soulève des enjeux éthiques, comme l’a mis en évidence Philippe Zarifian, dès 1995 à propos du travail industriel. Ce que met en évidence cette page de bande dessinée, en somme, ce sont des contraintes (les yeux doivent être « à toutes épreuves ») mais aussi des opportunités (protéger les œuvres et surveiller les comportements, mais aussi porter secours) souvent invisibles mais indispensables pour la production de biens ou de services, comme ceux ici, consistant à rendre accessible l’art au plus grand nombre. Derrière une petite histoire et un graphisme original et puissant, une grande sophistication traverse donc cette œuvre quant à ce qu’elle nous dit du travail, de certaines de ces formes souvent invisibles qui constituent l’infrastructure de nos vies quotidiennes ainsi que de leurs ambivalences.

Références :

  • Castagnino, Florent. « Critique des surveillances studies. Éléments pour une sociologie de la surveillance », Déviance et Société, vol. 42, no. 1, 2018, pp. 9-40.
  • Chateaureynaud, Francis, Alertes et lanceurs d’alerte, Paris, Editions Que sais-je ? 2020. – Zarifian, Philippe, Le travail et l’événement : essai sociologique sur le travail industriel à l’époque actuelle, Paris, L’Harmattan, (Dynamiques d’entreprises), 1995.

Le bruit de la peinture, Lycée Professionnel Le Corbusier, (Cormeilles en Parisis).

Note de Aurélie Jeantet

« Je ponce donc je suis »

Réconciliant faire et penser, les jeunes de la classe 1ère AFB[1] du Lycée Le Corbusier nous offrent une très belle plongée dans le monde professionnel de la construction. Leur texte poétique, à la fois écrit et dit, devenant alors slam, nous faire entendre l’écho de l’usine et du chantier. Beaucoup de bruit, et pas pour rien. On sent, on ressent, les outils, les sons et les machines, les ambiances et les odeurs, les émotions et sensations, les matières et les gestes. Nombreux sont les verbes d’action, et ils rendent compte d’une dynamique, d’un effort continu, de gestes parfois répétés, au risque de la lassitude, d’autres fois crescendo, à la manière d’un combat, ou encore sensuels, comme dans un rapport amoureux ou dans les relations de care (les métiers du soin et ceux de la réparation, nous expliquait déjà Hughes, sont cousins).

Témoignant d’une grande richesse de vocabulaire, les gestes sont pluriels, les noms d’outils à la fois très techniques et très imagés, les mots résonnent, chantent, crissent.

Il y a la magie de la réalisation, la construction qu’on voit progresser, comme dans un jeu vidéo, l’incrédulité face à l’effet du geste, l’étonnement de se réaliser en même temps qu’on réalise sa tâche : je pense, je suis. Nous sommes ici au cœur du travail, qui n’est jamais que simple exécution. C’est même parfois un combat, une guerre, avec la matière, l’outil, la machine. Car on ne travaille pas sur de l’inerte, sur du même, lisse, homogène, uniforme, qui se plierait, passivement et docilement, à notre volonté. Comme dans L’établi de Robert Linhart, la matière, comme la vie, se rebiffe et résiste (Dejours). Je ponce et je panse le mur que j’ai enduit et qui me pousse, et c’est là que je pense. C’est âpre, c’est rude, il y a de la colère et de la révolte, mais on continue. Comme la lecture de ce texte qui ne se lâche pas tant son rythme prend, son verbe surprend et son humour rebondit, introduisant une légère distance salvatrice, une énergie de vie.

On voit et on entend les travailleurs, migrants qui venaient d’Italie puis des pays de l’Est, puis on voit et on entend les jeunes qui souffrent des horaires atypiques et qui vivent une tension entre l’individualisme ambiant et un désir de collectif et d’appartenance. Car le texte a aussi pour ambition de saisir l’évolution du travail ouvrier : il est d’ailleurs structuré en en trois parties, hier, aujourd’hui et demain. Le premier, le monde d’avant, est le plus nourri : on y travaillait ensemble, à plusieurs, mêlant plein de corps de métier, au sein de grandes usines. Le second a gagné en performance mais les gestes semblent rester les mêmes. Le texte s’inscrit alors dans le présent, le quotidien, l’actualité, les références médiatiques et culturelles partagées. Le troisième, le plus court, le plus fulgurant, termine par une vision moderniste où le robot a remplacé l’humain et réconcilie la production avec les impératifs écologiques, pour aboutir à un rêve fou où les murs seraient lumière et tous les matériaux inépuisables car infiniment renouvelables… « à moins que le rifleur ne se rebiffe ! ». Les auteurs ne semblent pas dupes de ces évolutions promises par l’idéologie du progrès qui réconcilieraient l’inconciliable et signeraient la fin du travail…

Bravo à Raphaël  Abrantès, Alexandre Derbecque, Elyès Drici, Sorry Diarra, Antoine Jolly, Nicola Josse, Jean Hendrick Quérol, Noé Rousseau et Gabriel Tembo, ainsi qu’à leurs enseignants Philippe  Dusanier et Antoine Gué.


Références :

  • Dejours, Christophe, « Le facteur humain », Paris, PUF, 1995.
  • Hughes, Everett, « Le drame social du travail », Actes de la recherche en sciences sociales. vol. 115, décembre 1996 (1976 pour la version originale en anglais), pp. 94-99. – Linhart, Robert, « L’établi », Paris, Minuit, 1978.

[1] Aménagement et finition du bâtiment

Apprends moi un calligramme, Lycée Professionnel La Salle Saint Nicolas (Issy les Moulineaux).

Note de Claire Edey Gamassou.

De leurs mains à leurs mots

Ils apprennent à fabriquer. MEI[1], PVC, Plexlis, Alu, PLA sont les « Sésame, ouvre toi ! » de leur apprentissage. Six objets quotidiens du passé, peu ou pas usités aujourd’hui, sont nés entre leurs mains : projet, croquis, outil, fabrication. Et puis des mots. Des mots qui racontent une quête, un drame, une collaboration ou un engagement. Des mots qui font voyager, espérer, aimer, sourire.

Dans « Les mots bleus », « il est six heures au clocher de l’église » et « dans le square les fleurs poétisent ».  Au Lycée Professionnel La Salle Saint Nicolas, il est six heures cinq à la montre de Kaïsei Le Dortz, qui craignait de manquer de temps pour arriver au bout de son objet, et, avec la clef d’Oscar Bourdiol, la dague d’Alexis Dirassen, le sifflet d’Hugo Cifuentes, l’épée de Rayane Khennache et la croix de Léon Heitz, ça calligrammise en trois dimensions.

Le travail très personnel de chaque élève donne à voir une conscience que les mots peuvent prendre le pouvoir sur les objets : les sublimer bien sûr mais aussi les animer. Du chevalier à l’ouvrier, de l’élève à l’artisan, du croyant à l’assassin familicide, chaque personnage prend vie au cœur de l’objet tracé par les écritures des lycéens.

Simple satisfaction de l’exécution, plaisir d’observer mais aussi sentiment de force, invitation au recueillement, voire au repentir, ou encore vengeance, on se prend à penser que les émotions exprimées dans ces calligrammes ont traversé intactes les siècles qui nous séparent de la conception originelle des objets. Le temps de la création et de la fabrication rejoint celui de la lecture et de l’observation : tandis que les élèves et les lecteurs et lectrices sont concentré.es sur leur tâche, iels ne sont ni d’hier ni d’aujourd’hui, mais humain.es cherchant à donner sens, à faire lien, entre leur vie intérieure et le monde extérieur, roseaux pensants travaillés par le passage de mots en matière, en projet ou en émotions.

Ces six objets ont en commun d’être passés de supports d’apprentissage, parfois choisis pour la facilité supposée de leur réalisation, à incarnation d’imaginaires. Alexis nous plonge dans une scène de crime : il a outillé le vengeur, il nous relate son acte assassin mais son écrit commence et se clôt par des actes mentaux (« Il y a pensé toute la nuit » ; « Il a gardé son sang-froid et n’a pas parlé »), nous rappelant ainsi qu’agir s’accompagne d’autres phénomènes, délibérés et planifiés, ou incontrôlables. Selon l’anthropologue Philippe Breton, qui a étudié la décision terroriste, la vengeance, thème littéraire majeur, est non seulement le carburant des conflits mais aussi la bascule entre exécuteurs et refusants, le sentiment qui fait passer d’une idéologie haineuse à la barbarie en actes. Peu importe le réel – l’élève satisfait qui souffle dans son sifflet rêve-t-il qu’il est un chef de gare exerçant avant décembre 2019 et la mise en œuvre de l’obligation harmonisée par l’Union européenne des règles de sécurité ferroviaire ?-, toutes les craintes et les aspirations ont droit de cité sous les plumes et les crayons. Dès lors, quand Rayane écrit au cœur de la lame de son épée « Quel pouvoir offre-t-elle a son détenteur averti ! », parle-t-il de l’arme blanche ou du Verbe, capable de faire exister malgré l’absence ?

En lisant ces calligrammes, les objets inanimés de Lamartine, qui auraient une âme qui s’attache à la nôtre et la force d’aimer, reviennent en mémoire, accompagnés de la fleur de Mallarmé dont le nom une fois prononcé évoque un souvenir de pétales tout en nous projetant face à « l’absente de tous bouquets ». Pourtant, ces objets ont bel et bien existé, conçus, fabriqués par ces élèves, mais ils ne sont pas sortis de l’atelier, tandis que les mots qui sont venus les habiller ont commencé, eux, un long et durable voyage : eux seuls peuvent être partagés et nous font entrer dans le travail de cette classe de première. Le caractère tridimensionnel de ses créations – matérielle, graphique, littéraire – en fait des œuvres rares qui rappellent la légende de l’enfant admirant le cheval extrait par le sculpteur ou bien le laboureur et ses enfants : en choisissant l’objet qu’ils allaient fabriquer, Alexis, Kaïsei, Hugo, Léon, Oscar, Rayane se doutaient-ils qu’un trésor d’histoires serait caché dedans ?

Références

  • Breton Philippe, 2015, Anthropologue de la décision terroriste, propos recueillis par Audrey Minart, Panorama des Idées N°2, p. 72-76
  • Christophe et Jarre, Jean-Michel, 1974, Les Mots bleus, Les Mots bleus, Studios Ferber
  • Esope, Le laboureur et ses enfants, Fables d’Esope, traduction. Chambry, 1927
  • La Fontaine, Jean de, Le laboureur et ses enfants, Fables, Livre V, 9
  • Lamartine, Alphonse de, « Harmonies poétiques et religieuses », dans Œuvres complètes, Alphonse de Lamartine, éd. Gosselin, Furne, Pagnerre, 1847, t. 2, livre troisième, poème II (Milly ou la terre natale), p. 159
  • Mallarmé, Stéphane, 1897, Crise de vers, Divagations, Bibliothèque-Charpentier

[1] Maintenance des Equipements Industriels, spécialité des élèves